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Outils et techniques

Dès que l’homme a commencé à travailler l’argent et tous les métaux en général,
l’essentiel des outils et des procédés encore utilisés
aujourd’hui existaient déjà.

Ainsi, peut-on souligner l’unité technique du travail des métaux à la fois dans le temps, dans l’espace et dans le traitement, puisque tous les peuples forgerons ont disposé dès l’origine du même matériel et que le forgeron ou l’orfèvre n’ont pour les distinguer que la taille de leurs outils mais non leur action mécanique.

En suivant un bijoutier dans son atelier, nous pouvons constater le rôle essentiel que joue le foyer où la flamme exige, pour la fusion, des accessoires qui permettent de faire subir au métal des transformations permanentes. La déformation mécanique du métal nécessitera l’emploi d’une enclume, d’un marteau et de tous autres outils agissant par percussions perpendiculaires. Enfin, la segmentation du métal, ou sa perforation, son polissage, qui n’amènent pas seulement une déformation mais aussi une perte de matière première, sont dus à l’emploi d’outils agissant par percussion oblique.

 

Les outils

C’est dans le village d’Aït-Larba, le plus important des Beni-Yenni qu’exerce un artisan qui travaille encore selon les méthodes anciennes : il s’agit de M. Nechich, alors que dans ce même village, M. Marouf est installé dans un atelier plus moderne, où deux ouvriers l’aident dans sa tâche.

M. Nechich, installé dans la pièce du rez-de chaussée de sa maison, est assis sur une peau de mouton à même le sol devant une table basse tandis que M. Marouf possède un établi où la place de chaque ouvrier assis sur un tabouret est marquée par une échancrure.

Le foyer subsiste encore dans l’atelier traditionnel. Un plat de poterie a été rempli de terre glaise qui se durcit en séchant et un orifice a été aménagé au centre de cette terre pour permettre la communication du foyer avec le tuyau du soufflet. Sur la terre glaise a été déposé le charbon de bruyère, préféré à tout autre en raison de son grand pouvoir calorifique et parce qu’il ne donne que peu de cendre. C’est dans ce foyer qu’est déposé le creuset destiné à recueillir les pièces d’argent ou les fragments d’argent qui, fondus, vont servir à obtenir le lingot destiné à la fabrication du bijou. Le creuset est modelé dans l’argile mêlée à des cheveux et des poils de chèvre destinés à éviter la dilatation. Ce creuset est simplement séché au soleil et ne subit aucune cuisson préalable. A. Hanoteau et A. Letourneux (1893, p. 541) précisent qu’en 1893 ces creusets étaient tous fabriqués chez les Beni-Yanni.

Pour tenir le creuset, l’artisan dispose de pinces qui étaient autrefois forgées à la main telles celles encore retrouvées chez M. Nechich et dont les extrémités sont recourbées. Outils et techniques De gauche à droite : – Atelier traditionnel de M. Nechich – Le foyer est activé à l’aide d’un soufflet traditionnel – Le chalumeau active la flamme de la lampe à souder – Fabrication traditionnelle du fi l à l’aide de l’étau à main et de la filière La flamme, l’eau, l’air.

 

 

 

De gauche à droite :

– Atelier traditionnel de M. Nechich
– Le foyer est activé à l’aide d’un soufflet traditionnel
– Le chalumeau active la flamme de la lampe à souder
– Fabrication traditionnelle du fi l à l’aide de l’étau à main
et de la filière forgée à la main
– Quelques outils anciens dont la cuillère et spatule
utilisée en Grande Kabylie pour fondre la soudure forgée à la main
– Quelques outils anciens dont la cuiller et spatule utilisée en Grande Kabylie pour fondre la soudure

 

Photos : A. Bozom

 

 

La flamme, l’eau, l’air.

L’orfèvre devant son établi conduit le métal brut à l’état d’œuvre achevée au cours de nombreuses opérations dues à l’utilisation d’éléments simples et naturels : la fl amme, l’eau, l’air, avec le concours d’un matériel bien adapté utilisé selon des gestes techniques bien définis et précis.

La flamme dont l’action est activée par l’air ou neutralisée par l’eau a pour but de fondre, couler, braser, souder la matière. Le choc dû aux différents types de percussion tend à modifier la forme du métal sans en diminuer le poids par martelage, laminage, gravure, emboutissage. La dent ou l’attaque par le jeu d’instruments divers modifie l’aspect du métal par segmentation, sciage ou limage qui provoquent une perte de matière première.

La fusion

L’argent placé dans le creuset sur le foyer fond à une température de 962° ; cette opération initiale consiste à conduire le métal brut à l’état liquide, sous l’action de la chaleur.

Le coulage

La fusion du métal est immédiatement suivie du coulage qui consiste à faire passer le métal à l’état liquide dans un moule ou une lingotière. Si l’on trouve encore des moules chez les bijoutiers de Grande Kabylie, il faut bien préciser cependant que ce procédé était fort peu répandu. Seuls les ardillons des grandes fibules étaient moulés. En Petite Kabylie en revanche, comme dans l’Aurès, les bijoux sont très souvent moulés. Le procédé consiste à placer à l’intérieur de deux châssis en forme d’étriers, et qui s’emboîtent sur les bords au moyen de trois oreilles à piton, un mélange d’argile, de sable et d’huile, quelque fois même de blanc d’œuf. Ce mélange est chauffé puis passé dans le moule. On introduit sur la face interne de l’un des châssis un exemplaire de la pièce à reproduire. Puis on ferme les deux parties qui s’emboîtent. Par la pression, le modèle a laissé son empreinte à peu près également dans le sable mêlé à l’argile de chacun des châssis. On peut alors  retirer le modèle et dans le vide laissé on coule l’argent après que le moule ait été refermé. Ce procédé permet une reproduction rapide d’un type de bijou. Le sable utilisé dans le moulage provenait des environs de Tizi Rached.

Le brassage

Le brassage consiste à réunir deux morceaux de métal à l’aide d’un autre métal plus fusible appelé brasure et que l’on fait fondre sur les deux bords à réunir qui sont simplement chauffés et non fondus. Ce procédé employé durant l’Antiquité et par les bijoutiers berbères du Hoggar ne l’est pas chez les bijoutiers de Grande Kabylie qui lui préfèrent la soudure véritable.

La soudure

La soudure intervient très régulièrement, comme nous l’avons vu en assistant à la fabrication d’une boucle d’oreille. Elle est moins fréquente dans l’Aurès. Dans l’élaboration de tout bijou kabyle, chaque fi l, chaque petite boule d’argent, chaque calotte, chaque sertissure est soudée à mesure que se complètent les différents ornements de l’objet. En 1867 (Hanoteau et Letourneux, 1893, p. 393), la soudure était composée de deux parties d’argent, une de cuivre et une de sulfure d’arsenic.

Cette soudure, étant fusible à un degré de température plus bas que l’alliage des monnaies utilisées à la fabrication des bijoux, était réduite en poudre et répandue autour des parties à réunir ; la plaque d’argent était chauffée et l’adhérence obtenue par la fusion de la soudure. L’emploi de cette soudure impliquait celui d’un argent pur ou sans autre alliage que celui des monnaies, car si on y avait ajouté du cuivre, la plaque aurait risqué de fondre avant la soudure.

Un autre type de soudure formé d’une partie de sulfure d’arsenic, une partie de bitartrate de potasse, une partie de cuivre et deux parties d’argent exigeait deux opérations successives. Les trois premiers produits : sulfure d’arsenic, bitartrate de potasse et cuivre étaient d’abord fondus ensemble ; une seconde fusion était nécessaire pour ajouter l’argent au premier mélange. Les plaques d’argent étaient ajustées à l’aide d’un fi l de fer après avoir garni les surfaces en contact de soudure saupoudrée de natron ou souscarbonate de soude. On faisait chauffer.

Cette soudure était un peu différente de celle employée par les bijoutiers français et qui était composée de 666,67‰ d’argent, 233,33‰ de cuivre, 100‰ de zinc. Dès 1902 les bijoutiers kabyles utilisaient une soudure à base de borax composée de deux parties d’argent, une partie de cuivre et une de borax. Le borax sert de fondant et empêche l’oxydation. Cette soudure est encore employée de nos jours.

On peut donc constater que les soudures étant des alliages qui fondent à des températures variables, leur point de fusion est abaissé par l’adjonction au métal principal de un ou plusieurs métaux ayant des points de fusion inférieurs à celui d’argent. Le chalumeau à gaz utilisé pour la soudure par un ouvrier de M. Marouf, bijoutier plus moderne d’Aït Larba.

 

Le chalumeau à gaz utilisé pour la soudure par un ouvrier de M. Marouf, bijoutier plus moderne d’Aït Larba.
Photos : A. Bozom