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Mythologie

6Du triangle berbère à l’arabesque andalouse, de l’éclat sourd du pectoral touareg au maniérisme de la « rose trembleuse » d’Alger, s’inscrit l’histoire du bijou algérien qui, mieux que l’art des monuments ou l’art de la guerre, nous raconte l’histoire d’un peuple, ses joies, ses peurs.

Bijoux d’argent, d’or, volés, fondus, transformés, ceux qui nous restent ne sont que les indices posés de l’histoire de la parure. Mais cette histoire est une introduction intéressante à l’Histoire, car elle s’est développée comme toute autre activité, soumise à des contraintes, bénéficiant de privilèges qui en définissent la fonction sociale et éclairent les sociétés qui la rendent possible, la favorisent ou l’interdisent.

Bijou-talisman, bijou-placement,
bijou-parure, autant d’aspects
révélateurs d’une société.

Bijou-talisman, il est né très tôt dans l’esprit de l’homme. Cet homme qui vit soumis au cycle des saisons et dont la survie dépend du mystère de la fécondité, du mystère de la mort. Par une série de gestes, de signes, il essaiera d’en conjurer le sort. Sur la surface de son corps, par des peintures et des symboles, sur le métal de sa parure, sur le cuir de ses vêtements, l’homme a porté les signes d’un langage magique. Dès qu’il apprendra à écrire, au travers même des religions révélées, il portera encore dans des amulettes des formules magiques d’un symbolisme que des siècles, parfois simplement des décennies d’indifférence obscurcissent, et qui s’adressent au monde des esprits, bons ou mauvais. Sous les mains de l’homme naissait une géométrie secrète dont les formes, jusque dans notre XXe siècle, expriment ces croyances, ces peurs anciennes.
Si l’âge du pétrole a fait reculer les vieilles superstitions, si le temps a estompé le pouvoir magique des signes, l’objet-parure garde souvent un prestige qui va au-delà de sa beauté ou de sa valeur marchande. L’éclat de verre au centre de la fibule qu’elle porte, la bédouine le dira elle-même, c’est un œil « qui me protège contre l’envieux quand il m’envie ». Cette jeune fille kabyle qui va chercher de l’eau fait sonner ses bracelets, car leur cliquetis chasse les mauvais esprits. Le pendentif recouvert de cinq cauris que porte la femme enceinte de Djanet,« c’est pour que l’enfant ne tombe pas ». Croyances de l’ère agraire, croyances phéniciennes, mésopotamiennes, africaines ou d’ailleurs, elles se sont déposées au fond de notre mémoire, elles ont reçu une sanction sociale et sont suivies au cœur des villes comme dans les campagnes. Qui oublie de suspendre au-dessus de l’enfant qui vient de naître le « poisson » ou la khamsa, le premier bijou, en or ou en argent, en plastique parfois ?

 serpent

Le premier bijou.
La première empreinte d’un monde de ténèbres.

Car si le goût du jour cherchant un refuge à l’âge de la mécanisation et de la série s’intéresse à eux pour en faire des objets de parure, des objets d’art, ces bijoux étaient souvent dépourvus de toutes intentions esthétiques. Ils tiraient leur valeur des signes qu’ils portaient et du pouvoir prophylactique des matières qui les composaient. Le savoir alors se transformait en écriture. Déposés par les anciens Africains dans les sépultures de la protohistoire à Beni Messous, à Doucem, des bracelets de bronze, de fer et parfois des coquillages étaient abandonnées malgré leur valeur. Leurs vertus protégeaient les morts sans doute. Mais quelles étaient ces vertus ?

 

Faut-il reconnaître le sexe féminin dans les cauris abandonnés près du défunt ?
Faut-il penser que le sexe féminin protégeait l’homme pour ce voyage si mystérieux qu’il nécessitait les plus grandes précautions ?

Tout cela nous échappe aujourd’hui, mais le culte de ces coquillages fut de tout temps très répandu en Afrique, et notamment en Algérie, où ils entrent encore dans la composition de nombreuses parures.

C’est sans doute un des plus vieux apotropés choisis par l’homme pour lutter contre les mystères du monde qui l’entourent. Mais si beaucoup d’ethnologues et de savants s’accordent à reconnaître dans les cauris le symbole de la femme, combien parmi ceux qui les portent aujourd’hui, en savent exactement les raisons ? Cependant, c’est comme talisman qu’on les incorpore dans les colliers de verroteries comme ceux des enfants du Hoggar, ou au nombre de cinq sur les pendentifs des femmes de Timimoun. Conjuguant ainsi deux superstitions : celle de la « main » et celle du cauris.

Aussi mystérieux est le nombre des bracelets retrouvés auprès des morts des bazinas et des dolmens. Hasard ? Richesse ? Ou symbole caché ?

Inintelligibilité d’une culture ancienne masquée ou refoulée par notre rationalité dont les oppositions entre savoir et connaître consacrent la rupture. Le simple jeu du déchiffrement n’autorise qu’une approche fragmentaire qui peut nous entraîner vers la fiction.

Seule l’existence d’autres concordances ou la permanence du savoir inaugural nous aideraient à pénétrer l’originalité d’une culture presque disparue. On retrouve sur les bijoux les signes rémanents de ces sémiologies anciennes. C’est ainsi que les décors et les formes des bracelets de chevilles des Aurès d’aujourd’hui renvoient aux bracelets et autres objets trouvés dans les dolmens ou dans les bazinas. Les extrémités des uns et des autres se ressemblent. Ce sont, très stylisées mais facilement reconnaissables, des têtes de serpent.

De très nombreux éléments nous permettent de situer la puissance prophylactique de cet animal et son utilisation constante et très répandue dans l’antiquité méditerranéenne. Ils ornèrent les portraits d’Athéna, princesse libyenne. Comme ils sont au cœur du mythe du tissage en Kabylie et quand on connaît l’importance culturelle de cet art pour la région, on peut mesurer l’importance de ce symbole dans la mythologie berbère. C’est ainsi que Tahittust, femme d’Ahittus le forgeron, trouva une peau de serpent sur un tas de fumier et essaya de reproduire la peau de l’animal avec des laines de couleur. Les losanges retrouvés furent disposés dans des bandes parallèles qui représentaient les champs kabyles. Ce tapis est reproduit, de nos jours encore, dans l’Akfadou et les femmes l’appellent abbudh buzrum, le ventre
du serpent.

 

Souvent, chroniques et légendes du Maghreb
nous rapportent des événements liés à l’existence
du serpent ou à sa puissance magique.

C’est Cléopâtre Séléné, fille de la grande Cléopâtre et femme de Juba II, prince numide, qui en aurait fait célébrer le culte à Lambèze. A Carthage, on a trouvé autour des ruines du temple de Sérapis, dieu égyptien, de nombreuses statuettes de serpent. La déesse Astarté (ou Tanit), déesse de la fécondité, est presque toujours représentée avec un serpent. La légende veut aussi que la mère de Scipion l’Africain ait été stérile jusqu’au jour où on surprit un serpent couché près d’elle. Plus près de nous, au cinquième siècle de l’ère chrétienne, les habitants de Tipaza adorèrent longtemps un serpent de bronze jusqu’à ce que sainte Salsa l’enlevât et le jetât à la mer.

Il est présent constamment dans notre histoire mythologique et de nombreuses représentations existent dans les musées d’Algérie.

Dans l’antiquité méditerranéenne, il était le signe de la résurrection et des morts. Dans les Aurès, on le rencontre très souvent sur les anneaux de chevilles. En Kabylie, il protège les récipients de réserve de grains dont la vie de la famille dépend. On le trouvera aussi en pendeloque appelée aquarru buzrum, la tête du serpent, ou en pendentif de plusieurs bijoux, et en particulier de la tabzimt, qui est la pièce principale de la parure kabyle. Les portes des maisons dans ces villages de montagnes étaient sculptées de serpents. Quelle est sa puissance ? D’où tire-t-il sa force prophylactique ? Souvent on l’a rattaché au monde du mal. La Cabale, dans la tradition du judaïsme, considèrent le serpent comme le dépositaire et l’initiateur des secrets de la magie et, dans la Bible, il est le tentateur de l’homme. Pour les musulmans, il aurait été sauvé par Noé à condition de cesser de faire du mal à quiconque nommerait le nom de son sauveur. Malgré cette édifiante généalogie, le serpent est pourtant recherché pour lutter contre les mauvais génies. Dans les contes kabyles, il conserve cependant une certaine ambigüité, car il apparaît sous deux aspects.

Le serpent masculin, l’azrem, comme signe de la puissance, virile, mais solitaire, et le serpent au féminin, comme signe d’une féminité négative et destructive. Interprétation qui met en jeu un autre symbolisme qui s’adresse plutôt aux peurs et aux craintes suscitées par la femme et le sexe féminin.

Signe de la résurrection et signe des morts, ou signe de la puissance, virile, dieu bénéfique ou esprit du mal dont il faut se méfier, aujourd’hui sur les khalkhals usés par le travail des champs, par le va-et-vient des bras qui pétrissent la pâte ou qui sarclent la terre, on retrouve la trace de cette puissance du monde des ténèbres, dont l’Amérique précolombienne, on s’en souvient, avait fait le dieu suprême Quetzalcoalt, le serpent à plumes.

Près du serpent, on trouve de nombreuses représentations animales : le scorpion – dont on sait peu de choses sinon que, dans les Aurès, pour protéger le beurre rance, les femmes fabriquent un talisman fait d’un roseau dans lequel est enfermé un scorpion, le lézard, le poisson… Tout un bestiaire qui nous renvoie aux pratiques secrètes de l’ancienne Berbérie où l’homme, par la force de son imagination, essayait de lutter contre les lois indéchiffrables de la nature.

Plus mystérieuse encore est l’origine du pouvoir donné à la main dont de nombreuses représentations occupent l’espace maghrébin. Elles sont souvent accompagnées de sourates qui donnent une idée de l’ampleur de  l’angoisse dont l’homme veut se guérir en utilisant ce talisman.