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Histoire du bijou kabyle

   

Les bijoux côté femmes

Beaucoup apparaissent comme de véritables charmes d’amour. Ce sont surtout les bijoux parfumés : colliers de clous de girofle et de ssxab que seule une femme mariée peut porter et qu’elle enferme dans un coffre en l’absence de son mari. Ils sont interdits aux veuves, aux femmes répudiées, à la tamnafeqt et, à plus forte raison, aux jeunes filles. Montrer ses bijoux à des hommes, ou même prononcer leur nom, est une inconvenance qu’aucune femme ne se permet. Veut-elle faire admirer ses parures à quelques amies ? Elle s’entoure d’infinies précautions. Les pas d’un homme dans la rue suffisent à faire disparaître rapidement les bijoux dans l’iciwi de la robe ou dans le coffre laissé prudemment entr’ouvert, avec la crainte qu’on perçoive trop aisément l’odeur révélatrice.
D’autres bijoux, tout en étant une parure recherchée, ont un caractère magique très précis : leur forme (ronde ou pointue), leur décoration (cinq cabochons de corail), la matière dont ils sont faits (l’argent), expliquent sans doute leur emploi dans certains rites apparemment obscurs. C’est ainsi que pendant la circoncision de son fils, la mère attache un bracelet de pied à son foulard de tête. Ce bijou est également placé sur l’un des pieds de la mariée pendant la cérémonie du henné. L’argent recueilli lors d’un tawsa est déposé ce même bijou placé au sommet d’un tas de blé. Les agrafes rondes (afzim ou tafzimt) sont mises dans le plat de bois où la mariée prend un bain rituel, elles sont ensuite trempées dans le henné qu’on lui mettra. Une tafzimt est épinglée sur la poitrine de l’enfant le jour de la circoncision ; il la gardera durant un mois agrafée dans le dos. Ce bijou peut être déposé près du lit de l’accouchée pendant sept jours. Lorsque l’enfant a fait son premier jour de jeûne, il mange tout d’abord sept parcelles de beurre recueillies avec une boucle d’oreille ou quel-qu’autre bijou d’argent. Quelques « bijoux » n’ont plus qu’un rôle magique et ne sont jamais considérés comme parure telle la tafzimt ppwallum, ou agrafe de laiton ronde, sans valeur, apportée par les colporteurs qui l’échangent contre une poignée de laine. A défaut d’autre agrafe, la mère la fixe à la blouse de l’enfant circoncis, aux habits du bébé gravement malade ; tel encore, le simple fil de cuivre, que l’enfant porte en guise de boucle d’oreille, toujours à gauche, jusqu’à l’âge de un an environ.Aucun bijou ne peut être porté pendant toute la durée du deuil. La coutume est particulièrement observée pour les colliers et les bracelets ; les agrafes, d’une utilité plus immédiate, sont tolérées. C’est là un trait commun à toutes les populations rurales de l’Afrique du Nord. En Grande Kabylie cependant, ils ont un cachet très particulier : ils sont tous plus ou moins recouverts d’émaux cloisonnés, technique qu’on ne retrouve encore, en Afrique du Nord, que dans le Sud marocain et dont la lointaine influence orientale est évidente. On connaît déjà les détails de la fabrication des bijoux émaillés. Ceux que les femmes portent à Aït Hichem ont deux provenances. Certains sont entièrement émaillés et viennent de la tribu des Aït Yenni, où les bijoutiers sont réputés pour la qualité de leurs émaux : bleus, jaunes et verts. D’autres présentent des parties émaillées et de larges champs d’argent gravé ; ils sont fabriqués au village voisin de Takka. Tous ont des incrustations de corail fixées sur cire (et remplacées dans les bijoux les plus communs, fort dépréciés, par des plaques de celluloïd coloré). Le goût du corail, général en Afrique du Nord, et très vif chez les Kabyles qui, il y a moins de deux générations, se rendaient jusque dans le golfe des Syrtes, en Tunisie, pour en chercher. La disposition des émaux et du corail est toujours du plus heureux effet. Cette alliance harmonieuse des couleurs satisfait vivement le goût très prononcé qu’ont toutes les femmes kabyles pour les teintes éclatantes et explique sans doute la faveur dont jouissent ces bijoux. Les bijoux, quoique faits par les hommes, sont vendus dans les villages par des femmes âgées, la mère de l’ouvrier le plus souvent. On a vu, en effet, qu’il était inconvenant d’en parler devant les hommes. Or, la clientèle est strictement féminine, il faut donc que les personnes chargées de les vendre puissent avoir accès facilement auprès des femmes.

La vendeuse met dans son iciwi quelques colliers, un diadème, une ou deux paires de bracelets, des fibules. Arrivée dans un village elle se rend chez une parente ou une amie qui la reçoit et fait annoncer sa venue aux personnes de connaissance. La nouvelle se répand vite : on vient bientôt admirer les bijoux ; femmes et jeunes filles, en âge de se marier, s’en parent en cachette ; ils circulent de mains en mains dans un groupe animé qui les soupèse, discute de l’effet, du travail, du prix… L’achat des bijoux demande de longues transactions ; ceux-ci représentent une véritable fortune et la vendeuse reviendra plusieurs fois au village s’il le faut. Pour acquérir un collier on peut acheter séparément, chaque année, quelques-unes des pièces qui le composent : le médaillon central, les pendentifs, les coraux… La femme ensuite enfile le tout dans un ordre déterminé et monte elle-même sa parure.

Voici d’abord les agrafes triangulaires ou ,rondes. Les premières sont les ifzimen, toujours utilisées par paire ; elles servent à retenir sur les épaules l’axellal ou le ddil, mais ces vêtements étant de moins en moins portés, les ifzimen, de ce fait, tendent à disparaître.

Les fibules ont de 22 à 24 cm de hauteur et leur plaque décorative a 16 cm environ ; on a vu que, suivant les lieux de fabrication, elle pouvait être entièrement émaillée ou matie et ornée d’incrustations de corail et de cabochons d’argent. L’agrafe la plus simple, l’afzim, ne comporte qu’un anneau orné parfois d’une incrustation de corail ; la plaque triangulaire a complètement disparu. Ce bijou est peu apprécié des femmes chez les Aït Hichem ; il est plus courant dans les tribus voisines. Les agrafes rondes sont la tafzimt et l’afzim.  La première – quoique le mot qui la désigne ait grammaticalement la forme du diminutif – est un bijou beaucoup plus gros que la seconde. Elle a en moyenne 12 cm de diamètre, tandis que l’afzim n’en a guère plus de cinq. La tafzimt est une plaque pectorale décorée sur ses deux faces. A l’endroit, cinq incrustations de corail avivent l’éclat du bijou et lui donnent un certain relief ; l’envers, émaillé également, n’a que des teintes fondues : vertes, bleues et jaunes. Les deux faces sont exécutées avec autant de soin et l’émaillage sur la face interne préserve les robes du contact de l’argent qui les noircirait. La tafzimt que l’on porte couramment n’a pas de pendentifs (icruren) ; les plus belles en ont toujours un nombre impair. L’afzim est accroché au foulard de tête. Autrefois, les femmes ayant eu un garçon pouvaient seules porter ce bijou. L’usage s’en est répandu et le sens primitif de cette agrafe a disparu ; elle n’est plus considérée que comme une parure et c’est actuellement le bijou le plus en vogue. Les fillettes mêmes la portent dès l’âge de cinq ou six ans. Ce sont alors d’anciennes pièces d’argent de 10 ou 20 francs, émaillées d’un côté et portant toujours un nombre impair de pendentifs.
Les bracelets de poignets (imeqyasen et izebgan) n’ont plus que 2 cm de largeur (ils en avaient 5 autrefois) ; l’emploi de la charnière s’est généralisé ; les bracelets portent alors le nom de lmecluxat. Les femmes mettent encore, mais beaucoup plus rarement, des bracelets d’origine arabe : lemsays et ddhuh, ou de simples torsades d’argent (irqaqenubrin).
Des bracelets de corne noire sont parfois portés par des femmes âgées ; autrefois ils faisaient invariablement partie de toute corbeille de noce.

 


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Les bracelets de pieds (ixelxalen) sont peu émaillés et présentent de larges champs d’argent ornés d’incrustations de corail et séparés par des plaques étroites recouvertes d’émaux cloisonnés ; l’une de ces plaques, mobile, dissimule l’ouverture. Le bracelet est maintenu fermé par un crochet ; comme il n’y a pas de charnières, les femmes distendent légèrement le bracelet lorsqu’elles veulent le porter. Les ixelxalen ont 10 cm de hauteur ; chacun d’eux pèse 400 g ; ils ne sont portés que les jours de fête, et même en été, par-dessus d’épaisses chaussettes de laine qui protègent les chevilles.

 

 

diademe_kabylieLe diadème (taesabt) est le plus beau bijou mais aussi le plus rare. Il est formé de cinq plaques rectangulaires émaillées complétées à chaque extrémité, par un motif triangulaire avec agrafe permettant de l’attacher. La plaque centrale est la plus grande ; elle porte cinq incrustations de corail. Chaque plaque a un nombre impair de pendentifs qui retombent sur le front. La femme porte encore divers colliers. Elle met couramment le petit collier de clous de girofl e sans grande valeur, qu’elle fait elle même en enfilant sur trois ou quatre rangs, alternativement, des perles de verroterie et des clous de girofl e par paquets avec quelques pendentifs émaillés (médaille ; feuille de chêne ; tête de serpent ; main ; pouce). Les jeunes filles portent un tour de cou de verroterie plus simple encore. Par contre, les jours de fête, les femmes se parent de la tazlagt m-ifejuren et de la tazlagt m-elherz. La tazlagt m-ifejuren est un splendide bijou très en  vogue. Comme le diadème, elle est formée d’un croissant, les extrémités sont triangulaires, les autres plaques sont ovales. Toutes sont rehaussées d’incrustations de corail. Chaque plaque porte en outre trois ou cinq pendentifs. Ce bijou, qui couvre tout le haut de la poitrine, et d’un très heureux effet.
Avec ce collier, la femme en met un second plus long, qui tombe jusqu’à la ceinture : la tazlagt m-elherz, qui tire son nom de la petite boîte d’argent émaillé (amulette) qui n’a qu’un rôle purement décoratif. Elle est accompagnée de deux cabochons émaillés, ornés de pendentifs (icelleqluqen) ; viennent ensuite, de chaque côté, les tidebbuzin rondes et les ije’buben allongés ainsi que des morceaux de corail. Les deux branches du collier se terminent par des rangées de clous de girofle ou de ssxab. Tous ces motifs, qui ont dans l’ensemble un poids considérable, sont enfilés sur un cordonnet noué aux extrémités.
Ce sont les femmes qui préparent elles mêmes les clous de girofle et le ssxab qu’elles emploient pour leurs colliers. Les premiers sont simplement mis à tremper pendant deux ou trois jours puis enfilés à l’aide d’une aiguille. Le ssxab est préparé par quelques femmes qui tirent profit de ce travail. Elles vont ramasser les graines parfumées d’acacia, les écrasent, y ajoutent un peu de semoule et de musc, mouillent cette pâte et la pétrissent. Elles en détachent de petites boules auxquelles elles donnent, par simple pression du bout des doigts, la forme de troncs de prisme à mase triangulaire. Elles les laissent sécher, puis les enfilent. L’odeur du ssxab est plus pénétrante que celle des clous de girofle et dure plus longtemps.

 

 

Les boucles d’oreille offrent une assez grande variété de formes différentes. En général, elles demeurent de dimensions réduites et sont légères et élégantes. Elles sont passées dans le lobe de l’oreille qu’elles ne déforment pas. Les plus simples sont les ilgan, ornées d’une petite incrustation de corail. Les tizeblac (« aiguilles de glace »), n’ont qu’un pendentif de corail rehaussé d’émaux. Les timengucin les plus répandues comptent trois pendentifs plus ou moins décorés. La boucle magique, portée par les petits garçons est un simple anneau de cuivre (ardayef).
Les bijoux portés par la femme lui sont le plus souvent offerts par son mari. Dans ce cas, ils ne lui appartiennent pas en propre ; elle n’en a que la libre jouissance. Lorsqu’elle est répudiée ou retourne de son plein gré chez ses parents, ils reviennent de droit à l’époux.
Elle ne peut disposer librement que des bijoux qui lui ont été donnés par son père ou qu’elle a, bien plus rarement, achetés elle-même avec le petit pécule que toute femme kabyle cherche à se constituer – souvent en cachette de son mari – par de menus échanges et la vente de ses petits travaux (fabrication de tisfi fi n, de ssxab, vente de déchets de laine, etc.). Les bijoux personnels représentent bien souvent toute la fortune des femmes kabyles. « J’ai vu Dahbia, Son visage plein de grâce, Elle porte une fouta de soie. Sur sa robe on voit la tabzimt si précieuse. Dans cette tabzimt qu’elle porte, Plate et ronde, A l’endroit ou à l’envers, Il y a un trésor caché De la couleur d’un beau fi lali, Mais sous la belle main qui la prend, Ma tabzimt a des desseins incomparables, Un astre au milieu, enchâssé dans du bleu, La pierre rouge de Si Mohand Toujours dans nos bijoux, Et celle qui la porte, C’est la belle Dahbia A la ceinture tressée » Chanson kabyle

 

 

 « J’ai vu Dahbia,
Son visage plein de grâce,
Elle porte une fouta de soie.
Sur sa robe on voit la tabzimt
si précieuse.
Dans cette tabzimt qu’elle porte,
Plate et ronde,
A l’endroit ou à l’envers,
Il y a un trésor caché
De la couleur d’un beau fi lali,
Mais sous la belle main qui la prend,
Ma tabzimt a des desseins
incomparables,
Un astre au milieu, enchâssé
dans du bleu,
La pierre rouge de Si Mohand
Toujours dans nos bijoux,
Et celle qui la porte,
C’est la belle Dahbia
A la ceinture tressée »

Chanson kabyle