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Beni-Yanni

Les At-Yanni

Les At-Yanni sont, comme leur nom l’indique, les descendants d’un certain Yanni. La personne de cet ancêtre éponyme est environnée de mystère. La tradition, même légendaire, n’en dit rien. Quant aux explications tentées à partir d’une étymologie problématique, elles ne l’ont pas éclairé. A la souche originelle se sont ajoutés au cours des siècles des apports étrangers, venus parfois de très loin.

Les At-Yanni figurent dans la liste des tribus zouaïennes les plus marquantes, mentionnées par Ibn-Khaldoun dans son Histoire des Berbères (traduction de Slane, t.l, p.256). Leur tribu se rattache à la grande Confédération des Zouaouas (Igawawen), farouches autant que légendaires descendants de tous les déportés, politiques ou autres, que Sidna Slimane (à ne pas identifier avec Salomon, le fastueux roi d’Israël), relégua dans sa lointaine prison. Les murs de clôture n’en étaient rien moins que les orgueilleux sommets du Djurdjura. Ils en travaillèrent si bien la terre, ils s’assimilèrent à elle à tel point, qu’elle protesta avec indignation lorsque le roi, inquiet de la trop belle réussite de ses détenus, voulut les éloigner dans une autre prison, plus lointaine et plus dure encore, le brûlant Sahara (Devaux, Les Kebaîles du Djerdjera, pp. 247-252). On devine sans peine à travers la personnalité légendaire de ces « déportés » celle, bien historique, de tous ces insoumis qui, refusant le joug des envahisseurs successifs, cherchèrent un refuge dans le massif du Djurdjura. Au prix de beaucoup de travail et de sacrifices, ils en firent leur patrie, où ils habitent, dit Ibn-Khaldoun, au milieu de précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est éblouie et tellement boisées qu’un voyageur ne saurait y retrouver son chemin. Ancienne parmi les plus anciennes de Kabylie, la tribu des At-Yanni a cependant sa physionomie bien à part. Tous les étrangers qui, depuis près de deux siècles, l’on pénétrée, en ont été frappés, le plus remarquable, ce qui les différencie du reste du pays, c’est leur caractère ouvert aux techniques de l’industrie.

Partout ailleurs en Kabylie du Djurdjura, les hommes, pour autant qu’ils restaient au pays et n’allaient pas au dehors chercher fortune, avaient pour activité quasi unique la culture de la terre. Traditionnellement, on était fellah, profession qui n’enrichissait guère. Sans doute, un dicton affirme que, si le sol est de cuivre, les mains le transforment en argent. Mais, en réalité, la culture de la terre fournissait à peine le nécessaire à la subsistance des familles très nombreuses. Vivant pauvrement, on ne pouvait songer à améliorer son habitat et, moins encore, à embellir son village.

Aux At-Yanni, par contre, grâce à l’industrie à laquelle s’adonnait une bonne partie de la population, on vivait dans une relative aisance. E. Carette, qui visita la Kabylie dans les années 1840-1842, en fit la constatation : Au centre du canton de Zouaoua, écrit-il, et à peu près au centre de la Kabylie, dans un pays d’ailleurs pauvre et ingrat, habitent trois tribus qui nous paraissent, sous ce rapport, dignes d’une mention spéciale. Ce sont les Beni-Rbah, les Beni-Ouâcif et les Beni-Yanni… Elles habitent de petites villes bien bâties dont la population varie de 70 à 3000 habitants… Elles ont pu conserver et développer les industries spéciales d’armurier et d’orfèvre, industries dans lesquelles elles savent trouver de larges compensations à l’ingratitude de leur sol. De ces trois tribus, la plus riche est celle des Beni-Yanni. Le chef-lieu, Beni-Lahsen, compte à lui seul cinquante à soixante ateliers où l’on ne travaille que des armes et des bijoux. Beni-Larbaâ, sur une population de 1400 à 1500 habitants, renferme trente ateliers d’armuriers et d’orfèvres. Taourirt-Mimoun, 12 ou 13 : Taourirt- El-Hadjadj, 20. Ce qui produit un total de 120 à 130 officines consacrées exclusivement à ces deux industries. (Exploration scientifique de l’Algérie pendant les années 1840, 1841, 1842 : étude sur la Kabylie proprement dite, t. 1, pp. 267-273).

On fabriquait donc aux At-Yanni de la fausse monnaie, industrie avouée, qui donnait lieu à un commerce important, mais en dehors du pays seulement (Hanoteau-Letourneux, t. III, pp. 120,121). On passait commande de fausses pièces ou l’on venait les chercher de fort loin, du Maroc, de Tunis, du Sahara et de Tripoli (M. Daumas et M. Fabar, La Grande Kabylie, étude historique, p. 29). Mais c’est surtout dans les villes de la régence que les At- Yanni, grâce à leurs émissionnaires les plus habiles, (les At-Bou-Youssef), écoulaient leur marchandise frauduleuse. Turcs et Arabes ne badinaient pas avec les coupables saisis en flagrant délit : ils leurs infligeaient la peine de mort. Cependant, ce commerce était trop lucratif pour que la crainte d’aucun supplice pût les contraindre à y renoncer… Ils renouvelaient sans cesse leurs ruses, se déguisant en marchands, en tolba, en derviches pour se glisser partout (Hanoteau- Letourneux, op. cit. p. 120). A certains moments, le marché fut tellement inondé de fausse monnaie que le Dey fut contraint, pour mettre fin à cet état de chose, de prendre des mesures très sévères, atteignant à la fois émissionnaires et fabricants. Ce fut sans résultat, d’ailleurs, ainsi qu’en témoigne le récit suivant.

Trois ans avant l’arrivée des Français à Alger, la fausse monnaie s’était multipliée d’une façon effrayante. L’agha Yahia, qui jouissait d’une grande réputation chez les Arabes, furieux de voir sa surveillance en défaut, fit arrêter, un même jour, sur les marchés d’Alger, de Constantine, de Sétif et de Bône, les hommes de toutes les tribus connues pour se livrer à cette émission. On incarcéra de la sorte une centaine d’individus que le Pacha annonça devoir mettre à mort si on ne lui livrait pas les moules ou matrices qui servaient à la fabrication. Les gens d’At-Larbaâ, pour sauver leurs frères, envoyèrent tous leurs instruments et les prisonniers ne furent encore mis en liberté qu’après avoir payé une forte amende. Cet échec éprouvé par les faux monnayeurs ne les dégoûta point du métier (M. Daumas et M. Fabar, op. cit. p. 29). Hanoteau ajoute un détail significatif : les pièces contrefaites inondèrent de plus belle le marché d’Alger. Les Turcs, désormais convaincus de leur impuissance, offrirent aux At-Yanni des terres fertiles dans la vallée, s’ils voulaient renoncer à leur industrie. Les rudes Kabyles répondirent à l’envoyé du Dey, en lui montrant la cime neigeuse de la montagne : « Nous sommes les fils du Djurdjura : nous sommes habitués à le saluer chaque matin : que le Dey lui dise de nous suivre dans la plaine » (op. cit. p. 120).

On fabriquait encore aux At-Yanni de la poudre et des armes : longues moukahlas à silex, pistolets, sabres et poignards. On en faisait grande consommation en ce pays où tribus et villages se livraient à des guerres perpétuelles. Mais le commerce de la poudre, à l’instar de celui de la fausse monnaie, débordait largement les frontières de la Kabylie. On en vendait jusqu’à Alger, malgré les mesures sévères prises par l’autorité à l’encontre de ceux qui s’adonnaient à ce trafic. La légende de Sidi Lmouhoub, dont on parlera plus loin, attribue à cette répression la construction de la mosquée de Taourirt-Mimoun par les Turcs. Les techniques de l’armurerie devraient également beaucoup aux Turcs. Selon une tradition, confirmée par M. Mouloud Mammeri, la plus ancienne famille des At-Yanni, les At- Mâamar, accueillit un armurier turc obligé de fuir Alger où il avait, disait-il, commis un assassinat. Resté cinq ans chez les At-Mâamar, il leur apprit le travail du burin et la fabrication des batteries de fusils… Il y a très peu de temps que s’est perdu le morceau de la cotte de mailles qu’il avait apportée (H. Camps-Fabrer, Les bijoux de Grande Kabylie, p. 150).

Mais les At-Yanni sont surtout connus, aujourd’hui encore, par leur industrie de la bijouterie émaillée. On constate toutefois une diminution progressive des artisans installés dans la tribu même, alors que leur nombre augmente dans la Kabylie et surtout à Alger où abondent les touristes friands de rapporter un souvenir. (Sur cette disparition, on peut consulter avec fruit les chiffres donnés par H. Camps-Fabrer, op. cit. pp. 7 et 8). On aimerait connaître la manière dont les techniques de l’orfèvrerie émaillée, art urbain plutôt que rural, se sont introduites aux At- Yanni et y sont demeurées inchangées. H. Camps-Faber, dans le récent et remarquable ouvrage ci-dessus mentionné, à proposé un essai de solution à cet irritant problème de l’origine de l’orfèvrerie émaillée en Afrique du Nord de manière générale et plus spécialement aux At-Yanni de Grande-Kabylie. Il n’est pas sans intérêt d’exposer ici ses conclusions : elles projettent une clarté notable sur l’histoire des At-Yanni.

Voici ce que Madame Camps-Fabrer écrit sur l’introduction de l’orfèvrerie émaillée, cloisonnée ou filigranée, en Afrique du Nord, technique qui ne s’est conservée, du reste, qu’en certains endroits forts éloignés les uns des autres : Anti-Atlas au Maroc, Grande- Kabylie en Algérie, Moknine et Djerba en Tunisie : Née quelque part dans le nord de l’Iran, véhiculée au cours du Bas-Empire à travers les plaines européennes jusqu’aux lointaines terres d’Occident par les peuples germaniques, (cette industrie) a survécu plus longtemps aux deux extrémités du monde méditerranéen : à Byzance, où les contacts avec la civilisation Perse ne furent jamais rompus, et en Espagne, où les Musulmans héritèrent des techniques introduites par les Wisigoths. L’orfèvrerie émaillée aurait complètement disparu des pays méditerranéens si l’Afrique-du- Nord qui, à la fin de l’Empire romain, avait été cependant la région la moins atteinte par cette technique exotique, n’avait, à l’orée des temps modernes, servi de refuge aux artisans juifs ou morisques chassés d’Espagne. Ainsi l’orfèvrerie émaillée qui, antérieurement, n’avait que faiblement pénétré en Afrique par l’intermédiaire des Vandales, puis des Byzantins, fut transmise, comme un héritage suprême du Moyen-Age finissant, à certaines cités maghrébines qui, bientôt, la négligèrent, puis l’oublièrent. Cet art aurait disparu si, entre temps, il ne s’était ruralisé dans certains cantons montagneux ou isolés, véritables conservatoires de techniques, d’origines et d’âge très divers… et qui en ont fait un art entièrement berbère (op. cit. p. 163).

Les explications de Madame Camps-Fabrer sur l’introduction de l’orfèvrerie émaillée aux At-Yanni ne sont pas pleinement satisfaisantes, même pour l’auteur : elle en souligne les difficultés. Elles reposent, en effet, sur des traditions orales, plus ou moins bien raccrochées à des faits historiques qui semblent les situer dans le temps. En voici le résumé.

Tout d’abord, dit-elle, le rôle attribué aux Juifs au Maroc et en Tunisie comme vecteurs de l’orfèvrerie émaillée semble plus difficile à admettre pour la Grande-Kabylie. En effet, malgré la possibilité d’infiltrations d’orfèvres juifs à l’intérieur du pays, ce sont les Kabyles seuls qui y fabriquent les bijoux (op. cit. p. 150 et passim).

Cette possibilité d’infiltrations juives est grandement confirmée par les traditions locales que nous avons recueillies. Dans les deux capitales des royaumes rivaux, de Koukou et de la Kalaâ des Beni-Abbas, on a conservé le souvenir d’implantations juives, sans qu’il soit possible de préciser leur importance. Pour la première, nous avons de plus un passage de Marmol dans sa description du royaume de Cuco (qu’il nomme Eguili Andalous) : Il y a, écrit-il, des Juifs, mais en petit nombre parce qu’ils y sont maltraités, la population ayant pour eux une aversion extrême (cité par A. Berbrugger, les Époques militaires de la Grande Kabylie, p. 70). Pour la seconde, la Kalaâ des Beni-Abbas, on y montre encore l’emplacement du ghetto juif, au bas de la falaise qui fait face à la Soummam.

N’ayant pu être introduite aux At-Yanni par les Juifs, l’orfèvrerie émaillée a pu y venir de Bougie (G. Marçais, Les bijoux musulmans de l’Afrique du Nord. Conférences-visites du Musée Stéphane Gsell, 1956-1957), mais en traversant nécessairement la Petite-Kabylie, (H. Camps- Fabrer, op. cit. p. 151). Les traditions orales attestent les liens qui unissent certaines familles des At-Yanni à celle des At-Abbas. P. Eudel cite un exemple de cette pénétration : A une certaine époque que la tradition ne précise pas, les sujets du sultan de Koukou, aidés par les Turcs d’Alger devenus leurs alliés, vainquirent (peut-être en 1559) le sultan Abd-el-Aziz chez les Beni-Abbas. Une famille de cette tribu, alors renommées pour l’habilité de ses ouvriers armuriers et bijoutiers, fut amenée prisonnière chez les Beni-Yanni où elle devint la souche du village des At-Larbaâ. La famille des At-Mâamar donna le terrain nécessaire à leur installation… de façon à augmenter ses forces en accroissant la population, afin de se mesurer plus tard avec la tribu voisine des Beni-Menguellat en réunissant de plus grandes chances de succès (L’orfèvrerie algérienne et tunisienne, p. 309). Mouloud Mammeri affirme que le nombre des familles introduites fut plus grand, car le sultan de Koukou avait envoyé ses prisonniers At-Abbas aux At-Yanni parce qu’il s’y trouvait déjà des artisans. (H. Camps-Fabrer, op. cit. p. 151). Un fait reste troublant, bien que non absolument inexplicable : les artisans des At-Abbas, après avoir été les vecteurs de l’orfèvrerie émaillée en Grande-Kabylie, l’ont eux-mêmes complètement abandonnée (H. Camps-Fabrer, op. cit. p. 151).